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Moi, Hikaru Ushizima, vieux bonhomme de près de 75 printemps, photographe aussi discret qu’orgueilleux, je déclare solennellement n’avoir jamais écrit le haïku suivant :


À Shinano on a

La lune, le Bouddha

Et notre farine de sarrasin.


Si je ne l’ai pas écrit c’est que je ne suis pas poète, c’est aussi que je ne connais pas Shinano, c’est surtout que le grand Kobayashi Issa s’en est chargé avant moi il y a déjà presque deux siècles. Moi, mauvais poète, j’aurais ajouté à ces trois éléments ce que l’extrême brièveté de la forme haïku l’empêcha d’ajouter : le saké, les fleurs de lotus et les libellules, de très jolies femmes ainsi qu’une nature propice à la flânerie. Mais qu’importe, l’essentiel était dit.

Si j’avais écrit ce poème moi-même je crois aussi que je m’en serais satisfait ; je n’aurais pas quitté le Japon ni passé ma vie à parcourir le monde appareil photo en bandoulière. Je me serais enivré de saké à la santé du Bouddha jusqu’à ma dernière heure, sans honte ni remords, laissant un jour éclater mon rire tonitruant, le lendemain donnant libre cours à mon chagrin sans fond.

Mais je ne l’ai pas écrit et suis parti photographier les gens avec une question en tête : pourquoi diable ne se contentent-ils pas de la lune, du Bouddha et de la délicieuse farine de sarrasin ? Car tout ceci demeure à portée de la main (la lune aussi, parfaitement !), malgré Hiroshima et Nagasaki, malgré l’industrialisation effrénée, le culte du travail et du professionnalisme, malgré la mécanisation de la vie, sa complexité toujours croissante — qui force les hommes à s’adapter et se transformer sans cesse au point qu’ils finiront bientôt par perdre toute substance —, malgré tout ce gâchis. Ça n’est donc pas anachronique, me semble-t-il, de célébrer aujourd’hui la flânerie, l’ivresse et l’oisiveté. Je crois au contraire qu’il faut avoir oublié sa nature d’homme, qu’il faut être devenu une sorte d’automate pour ne pas ressentir combien c’est urgent et même vital.

Je n’ai jamais milité, je suis cependant pour que les gens ne paient plus leurs factures, cessent de se raser, je suis pour qu’ils passent l’essentiel de leur temps à méditer sur de vieux livres oubliés, à marcher dans les villes et le long de la mer, et pour qu’ils laissent leurs enfants manger avec les doigts. (J’aimerais aussi qu’on invente un diplôme sanctionnant l’infinie liberté de sentir et de penser.)

Alors, essayant de considérer les humains comme les peintres d’estampes considéraient les fleurs, les insectes, les rivières et la nature tout entière, où que je me trouve, en Europe ou au Japon, que je photographie des travailleurs à l’usine ou au bureau, ou des jeunes filles perdant la tête dans les grands magasins, ou des hommes pressés, ou des femmes se laissant aller au vague à l’âme (qui parle encore de vague à l’âme ?), que je photographie des enfants courant en liberté sur la plage, des excentriques de toutes sortes (qui sont véritablement le sel de la vie), en toutes circonstances donc, je ne fais qu’essayer de déceler ce qui subsiste en eux… d’humain précisément. L’étincelle qui tout au fond survit peut-être aux préoccupations et obligations dérisoires de la vie moderne et pourrait encore leur permettre de s’en détacher — et comme elle est de plus en plus enfouie, j’ai tendance aujourd’hui à m’approcher des visages jusqu’à presque les toucher.

Et c’est sans doute pour ces mêmes raisons que j’ai toujours été attiré par la mer, près de laquelle les hommes sont généralement plus susceptibles de s’abandonner. La mer calme et lisse, image de la sagesse dont nous ne voulons pas. La mer démontée, en laquelle j’aime voir la tristesse du monde soudain muée en colère, bien décidée à faire tomber le décor et le sérieux ridicules de nos vies. (Mais ce n’est qu’un rêve bien sûr, et toujours la tempête et la mer furieuses laissent les choses à peu près inchangées, se contentant de plier quelques antennes de télévision et de déplacer un peu de sable — la plage demeure SOUS le pavé.)

Mais je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps. Pour finir je veux seulement, non pas m’excuser, c’est un peu idiot de s’excuser — car on fait toujours un peu exprès de faire ce qu’on fait — mais m’expliquer sur les raisons de mon absence aujourd’hui parmi vous.

D’abord, il y a que je ne suis tout simplement pas capable de m’engager, pour quoi que ce soit, plus d’une heure à l’avance, parce que je ne peux vivre avec une horloge dans le cerveau. Son tic-tac me rend fou. (C’est d’ailleurs à cause de cette incapacité que, par exemple, mon mariage a dû être reporté à deux reprises. La première fois, l’ayant trop célébré par avance, j’ai fini par me trouver physiquement incapable d’y participer ; la deuxième fois, alors que j’étais en chemin vers le temple, mon attention fut distraite par un très curieux lézard qui assura m’avoir bien connu dans une vie précédente : je décidai donc sur le champ de lui expliquer en détails mon œuvre photographique — et cela me prit deux jours,  parce que mon œuvre est immense — ou plus exactement parce que je suis un bavard impénitent.)

La deuxième raison de mon absence c’est que, je le répète, je suis un vieux bonhomme, et le peu d’énergie qui me reste je dois le consacrer à mes amis, à mes enfants, à la lune, à ma délicieuse femme et (j’allais l’oublier) à la photographie.

Enfin, je fais toute confiance à la personne qui lit ce discours : elle le fait à coup sûr bien mieux que je ne le ferais.

Mais tout ceci ne m’empêche pas d’être très honoré de l’intérêt que vous me portez, dont je vous remercie très sincèrement. Si j’osais je me permettrais toutefois de vous demander une ultime faveur (en plus de celle que vous me faites en montrant mes photos) : n’oubliez surtout pas de boire à ma santé !

Merci !




Texte écrit par Hikaru Ushizima (et lu par l’attaché de presse) afin d’excuser son absence lors du vernissage de son exposition aux transphotographiques de Lille en 2003.